Après le vote santion: la véritable élection Le miroir aux alouettes des élections « libres, démocratiques et transparentes » a été embué par l’ inflation du nombre des candidatures. Voilà, que le second tour de scrutin présidentiel apporte un goût amer, car il impose deux compétiteurs finaux, et pas de Joker. Pour d’aucuns, Kabila ou Bemba , ce sera un choix cornélien entre la Peste et le Choléra. Les Congolais sont-ils pris au piège et devraient louanger l’un en diabolisant l’ autre ? Pas si sûr, car la caractéristique fondamentale des dernières élections reste que les programmes n’ ont jamais été présentés ni comparés et les candidats ne se sont jamais confrontés. La véritable campagne électorale va, enfin, pouvoir commencer.
Comment en est-on arrivé à ce duel? Deux logiques avaient été mises en place. Il fallait d’ abord que les belligérants partagent le pouvoir pendant la Transition et qu’ils en soient écartés par les urnes. On a ensuite raboté les conditions d’éligibilité afin que chaque chef de guerre puisse concourir. Le drame national est venu du plus jeune d’entre eux qui n’avaient ni âge usuel de 40 ans, ni aucun bagage intellectuel, scolaire ou même professionnel. On a donc institutionnalisé le lourd handicap de confier la conduite du pays à des gamins inexpérimentés. Des personnages qui n’auraient pas fait le poids en 1960 face à des Lumumba, Kasavubu et Tshombé malhabiles. L’élite qui manquait en 1960 s’ est recroquevillée en faveur de moins et de pas capables. Ces élections au second tour montrent que les mérites des candidats n’ est pas dans leurs capacités de « servir » le pays, mais dans celles dont on peut « se servir » d’ eux. Alors qu’ on pensait prévenir une nouvelle dictature, avec de fortes personnalités à la tête du pays, on se retrouve avec une République privilégiant des marionnettes.
Autre anomalie. L’élection présidentielle au suffrage universel semble avoir pris tout le monde au piège. On oublie que, dans la nouvelle constitution, le faiseur de la politique est le premier ministre et son gouvernement issus de la majorité parlementaire. Le nouveau président congolais « règne mais ne gouverne pas ». Mais tous s’acharnent à voir dans Kabila ou Bemba un successeur à installer dans le fauteuil d’un Mobutu tout puissant, et les enchères sont montées aux limites de la guerre civile. Cette myopie constitutionnelle généralisée montre combien les nouvelles institutions sont artificielles, inadéquates et sans attaches réelles avec la volonté et la perception populaires.
On vit en direct à un vaste poker menteur. Ainsi, tout le monde avait été persuadé de la victoire éclatante de Kabila au premier tour, au point que, résignés, ses adversaires avaient accusé la Communauté Internationale d’avoir établi son choix qui aurait été imposé après un simulacre d’élections. Ce parti pris était réaliste dans la mesure où il avait été dicté par des observations objectives de la faune politique d’où n’émergeait qu’un seul lion bénéficiant d’un immense trésor de guerre alimenté par les fameux contrats léonins sur les mines. Dans ces circonstances, la mise en ballottage de Kabila a été totalement inattendue, et le second tour est objectivement une grande défaite.
Les mêmes experts prévisionnistes qui s’étaient trompés rempilent et avancent que le second tour sera une simple formalité, tant les 44,81% de Kabila sont en avance sur les 20,03% de Bemba. Certes les chiffes indiquent que Kabila a récolté 7.590.485 voix. Mais il n’ y a eu que 17.931.237 votants sur 25.420.199 électeurs. Ce qui laisse près de 8 millions d’ électeurs aux abonnés absents, plus nombreux que ceux qui ont voté Kabila. Avec les 10 millions qui n’ ont pas voté Kabila, les voix flottantes sont en réalité de 18 millions, et aussi nombreuses que l’ ensemble des votants du premier tour. Du coup, l’effort théorique pour que le premier classé franchisse la barre des 50% n’est plus de grignoter 1,3 millions de voix supplémentaires, mais bien 4,9 millions de voix. L’équation est certainement plus difficile pour Bemba. Mais il est faux d’affirmer que les jeux sont faits. Tout reste possible et on devrait cesser de considérer les 44% et les 20% pour se plier à la logique constitutionnelle selon laquelle les compteurs ont été remis à zéro.
Une autre légende : la fracture Est contre Ouest, « swahiliphones » contre les « lingalaphones », les gens calmes contre les turbulents. C’ est oublier que tout le pays baigne dans la même culture de la tentation totalitaire et de la prédation. Il n’ existe aucun bloc, aucun clan qui peut se targuer de la bonne gouvernance ou d’ une expérience démocratique à étendre à l’ ensemble du pays. Que s’est-il passé ? Le vote de l’Est a été dicté par la répulsion du pouvoir Tutsi. Plutôt qu’ une victoire de Kabila, ce fut la défaite du RCD-Goma. Le vote de l’ Ouest a également été dicté par la répulsion du pouvoir Tutsi dans la mesure où Kabila y est perçu, non pas comme un étranger, mais comme un originaire du même Rwanda. Donc à l’ Est comme à l’ Ouest, il y a eu exactement le même vote sanction contre Kigali et ses acolytes, à qui l’on reproche l’ initiative et les affres de la guerre. L’ Est a passé la prétendue congolité de Kabila à pertes et profits parce qu’ il y affrontait les vrais Tutsis du RCD-Goma ; tandis que l’ Ouest a fait de même pour Bemba dont on a oublié sls alliances ougandaises devant la prétendue tutsité de Kabila. De ce fait, on se retrouve à la situation d’ il y a dix ans, lorsque Kabila père a couvert l’ invasion qui a abouti au renversement de Mobutu et à stopper le processus de transition qui était en cours. A l’ époque, l’ unanimité du peuple était de mettre fin au régime en place. Actuellement, le régime à remplacer n’ est plus le mobutisme, mais le kabilisme, et ses dix années de régime et de guerre.
Une autre erreur des observateurs provient de l’analyse des résultats du premier tour. Les sélectionnés du second tour ne se sont pas affronté dans le même registre. La première place de Kabila était envisageable par tous. Mais sur le terrain, elle a été le résultat direct d’une puissante machine financière digne des pratiques de fidélisation et de clientélisme de l’époque de Mobutu. Par contre, la seconde place de Bemba était inimaginable et les pronostics le plaçaient au mieux en cinquième position. Bemba doit sa percée à une force de survie alors qu’il avait été abandonné par ses meilleurs lieutenants passés dans le camp de Kabila. Le second tour opposera donc deux traits de caractères: l’assurance de la force financière contre la détermination aux limites du désespoir. Les électeurs trancheront.
Et pour éclairer ces électeurs, la loi prévoyait une campagne de 2 semaines avec un second jour dans les 15 jours suivant les résultats définitifs. Mais il n’ en sera pas ainsi, puisque le volte est repoussé au 29 octobre. Cette prolongation a de lourdes conséquences. L’ article 110 de la loi électorale dit que s’ il y a lieu de procéder à un second tour, la campagne électorale s’ouvre le jour de la publication des noms des deux candidats retenus et prend fin vingt quatre heures avant l’ouverture du scrutin. Par conséquent, la campagne du second tour va durer deux mois au lieu de 14 jours. C’ est quatre fois le délai constitutionnel et deux fois la durée dont les candidats avaient bénéficié au premier tour. Cela change tout, d’ autant que la scène sera débarrassée des 31 autres candidats. Les deux challengers devront occuper les avant-scènes et être au contact avec les électeurs.
Bien périlleux : les deux candidats se retrouveront face à face. L’ article 112 de la loi électorale organise des débats radiodiffusés ou télévisés contradictoires. Et pour occuper deux mois de campagne, il y a la possibilité de plusieurs face à face Kabila-Bemba. Dernièrement une rencontre les yeux dans les yeux entre Kabila et Bemba sur les incidents armés a été refusée par le premier qui préférait une concertation en présence des autres vice-présidents de la République. Mais avec la campagne qui s’ ouvre, cet écran protecteur des capacités réelles de l’ un et de l’ autre n’ existera plus. De même, les journalistes devront interviewer les candidats en personne et en direct. Les meetings populaires les mettront à l’ avant-scène et au contact avec les foules… A cet exercice du face à face, du masque démasqué, rien n’ est véritablement joué. Ce sont les électeurs qui trancheront.
Willy Ngoie
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